N’ayez plus peur et soyez le bienvenu dans une société sécurisée. Une société où le fumeur vit dans les lieux publics ses dernières heures de serial killer, où il fait bon manger du poisson roulé dans une algue pour prévenir le diabète tueur. Le tout bien sûr assaisonné d’un soupçon de feng shui, car de la « zénitude », il faut en avoir dans cette époque où « la racaille » doit être passée au « karcher ».
Rassurez-vous, nous sommes moins des maniaques de l’hygiène que des peureux engouffrés dans la niche du « risque zéro ». Nous assistons dans notre société airbaguisée au règne de l’assureur. Au nom du principe de précaution, nous ne cessons de dresser des check-lists de toutes les catastrophes qui pourraient bien un jour nous tomber sur la tête. Du clonage de Ben Laden à la fuite d’eau chez le voisin, tout doit être prévisible. Grands anxieux que nous sommes, « nous avons besoin d’avoir le sentiment de maîtriser notre destin face à l’escalade technico-scientifique qui nous échappe », analyse le sociologue David Le Breton. Résultat, qui ne risque rien, va bien. « À la demande de la maîtresse, nous devons accompagner nos enfants jusque dans la classe le matin. L’école a aussi interdit l’écharpe et les billes par peur qu’ils s’étouffent ou s’étranglent. », raconte une mère un peu nerveuse.
Explosion de la vidéo surveillance, des systèmes d’alarmes… notre monde serait-il devenu en une trentaine d’années un endroit peu fréquentable ? À entendre les médias, nos peurs seraient justifiées. Grippe aviaire, amiante, vache folle, pédophilie, sida, OGM… un vent de panique souffle régulièrement dans nos journaux télévisés. « Le monde n’est pas plus dangereux, mais la perception que nous en avons donne l’impression du contraire », explique David Le Breton. Résultat, par précaution, on interdit aux séropositifs d’entrer aux Etats-Unis. Par précaution, on invente un vaccin contre les volailles enrhumées. Par précaution, on interdit que le gène pollueur abreuve nos sillons. Et qu’importe le débat, les OGM cristallisent bien nos frayeurs. La science sait désormais introduire un gène de grenouille dans une tomate pour la prémunir des invasions de coccinelles ou d’une météo désastreuse. La tomate n’est plus une vraie tomate et la science devient le jeu de bien des manipulations. Zone de « non-confiance », nos assiettes sont désormais un endroit à risque dont il faut se protéger. Que l’on veuille des belles tomates est une chose, mais qu’elle soit une grenouille-tomate en est une autre. Et c’est bien là tout le paradoxe de notre société. On veut jouir sans entraves, mais on condamne tout excès.
Même l’amour devient un jeu trop dangereux pour certains. Dernière trouvaille à la mode: la dépendance affective… À l’hôpital Marmottan, à Paris, on en vient même à la soigner et les consultations ne désemplissent plus. « Depuis quand la passion doit-elle être soignée ? », s’insurge le psychologue Jean-Pierre Winter. « Aimer, c’est accepter de prendre des risques », disait Dostoïevski. Source de frustrations et d’incertitudes, de l’amour on aimerait guérir. A quand le psy pour les accros de course à pied ?
« La société du risque zéro nous mènera à la vie zéro », assure Jean-Pierre Winter. Le pire des risques serait au fond de ne pas en prendre, de laisser les autres gouverner notre vie à coup de lois coercitives. Certains aliments sont empoisonnés est-ce pour autant qu’il faut arrêter de manger ? L’alcool est une drogue, faut-il pour autant arrêter de boire ? Nous sommes tous dépendants de quelque chose, de quelqu’un, nous avons tous peur du lendemain et heureusement. Cela prouve que nous vivants.
En ayant peur de se perdre, l’homme a inventé le GPS. Mais c’est en se perdant que Christophe Colomb a découvert l’Amérique…
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